Regards sur la créativité – Entrevue avec Graham Singh, révérend - St Jax

Par Myriam Jézéquel

Qu’est-ce qu’être créatif dans le monde d’aujourd’hui? Coup de projecteur sur l’église St Jax Montréal. L’intention de cette chronique: faire circuler les énergies créatives et insuffler des idées d’innovation en donnant la parole à l’hôte des événements de Creative Mornings Montréal (MTLCM), la vaste communauté créative de Montréal. Ce mois-ci, je rencontre Graham Singh, révérend de l’église St Jax, située au 1439 rue Ste-Catherine Ouest à Montréal.

L’église St Jax de Montréal est à l’image de son révérend Graham Singh. Les deux contrastent singulièrement dans le décor environnant. L’église anglicane toute en pierres grises tranche avec les boutiques colorées du Centre-Ville. Quant à Graham Singh, il a plus l’apparence d’un homme formé à l’entrepreneuriat et au marketing que le style d’un homme de l’Église. Dans son bureau aux tons austères et aux objets nobles, il souffle comme un vent de renouveau. Enthousiaste, porté par sa foi, inspiré par le mouvement Londonien Holy Trinity Brompton, le révérend nous transmet sa vision de la créativité au service de l’Église pour réunir les communautés et grandir ensemble spirituellement.

«Tous créatifs et créatures de Dieu»

Graham Singh ne pense pas que les gens sont créatifs, il en est convaincu. Il croit en l’instinct créatif comme en la nature même de l’être humain. «Comme homme spirituel, je crois vraiment que cela fait partie de notre création, comme partie de Dieu. C’est notre mandat de continuer le travail de créativité de Dieu et de l’univers.» Créatures de Dieu, les êtres humains sont tout autant créateurs du monde, selon le révérend. «Comme êtres humains, il faut prendre la responsabilité d’être les maîtres du monde ici-bas.» Ainsi, des parents sont créatifs en donnant naissance. Selon lui, la créativité est partout et non réservée à quelques métiers à part. Source d’inspiration, la créativité épanouit les êtres. «Quand les gens n’ont pas conscience de leur créativité, ils sont très frustrés. Comme mobilisateur de communautés, une grande partie de mon rôle est d’identifier la créativité en chacun» souligne-t-il.

Homme de foi et mobilisateur de communautés

Et quelle est la place de la créativité dans ce rôle de « mobilisateur de communautés »? «On réunit différentes croyances et différentes communautés. La vision d’un “host communautaire”, c’est de faire cohabiter toutes ses croyances, lesquelles ne sont pas en conflit, même si elles traitent de différents sujets comme l’environnement, les droits humains…». Pour lancer la discussion, j’ose me faire l’avocate du Diable (jeu de mots mis à part) : cette cohabitation des communautés ne risque-t-elle pas de diluer les croyances religieuses dans un flou de croyances éparses? La réponse est catégorique. «La réalité de Dieu n’est pas entamée par la diversité des croyances.» Graham Singh prend l’exemple (et le modèle) de Jésus laissant venir à lui les gens, le questionnant, l’interrogeant. «Jésus n’a jamais exclu; il a invité ceux qui étaient exclus» souligne-t-il. Il estime que sa manière d’être «jamais sur la défensive, ni offensive» est une leçon pour l’Église dans son ensemble. «L’histoire de la Bible, c’est toujours l’accueil de Dieu.» Cette attitude d’ouverture et d’accueil dévoile le fond de la foi en Dieu. «Comme père, mari et employeur, je veux être un rassembleur ni offensif, ni défensif» souligne-t-il. Comme un code de conduite.

La rencontre de la technologie et de la spiritualité

À l’heure où les églises se désemplissent, faut-il être plus créatif aujourd’hui pour attirer les fidèles? «Après mes études de master, j’ai travaillé dans une grande agence de publicité à Londres. L’industrie créative peut nous apprendre sur la façon de créer des communautés». Résolument de son temps, Singh œuvre à intégrer les moyens technologiques au monde spirituel. «Pourquoi ne pas utiliser les réseaux sociaux, les vidéos, le jeu vidéo pour exprimer ses croyances?» Créatif jusqu’à l’expression de sa foi, le révérend n’hésite pas un instant à se mettre lui-même en scène pour attirer l’attention des fidèles. Comme ce jour de Pâques où il s’est déguisé en lapin devant son Église pour les besoins d’une courte vidéo intitulée « Pâques, c’est plus qu’un lapin ». «Le lapin est triste parce que l’église est vide, raconte-t-il. À l’ouverture des portes de l’Église, la population défile joyeusement. La raison? Le film a été réalisé pendant le Festival de la St-Patrick…» Au montage de la vidéo, il a fallu couper beaucoup de séquences sur lesquelles apparaissaient 10 ou 15 cannettes de bières se souvient le révérend en riant.

Restituer l’art au cœur du temple

Au-delà des outils de communication, c’est à remettre l’art au cœur du temple qu’œuvre ce révérend décidément atypique! Son ambition: faire épanouir toutes les formes artistiques sans rien perdre de la vocation ecclésiaste. Ainsi, «à Pâques, cette année, est-ce que nos amis du cirque peuvent expliquer la résurrection de Jésus? On pense que cela ne va pas ensemble. Or, chaque religion a utilisé des formes d’art pour expliquer les croyances». Au moment de l’entrevue, un spectacle d’acrobatie est au programme des activités de l’église St Jax. Je dévoile ma surprise devant ce curieux mélange des genres qui mêle, avec bonheur, hautes voltiges et pensées transcendantes. À travers ce don d’un spectacle du Cirque «Le Monastère» à la population locale, Singh exprime l’ouverture de son église aux manifestations artistiques. Un appel aux créatifs ET aux artistes de toutes disciplines. Toutes les formes d’art ont droit de cité, affirme-t-il. Comme cette récente pièce de théâtre réalisée par une association oeuvrant auprès des réfugiés syriens, laquelle raconte leur long et difficile parcours migratoire.

Faites entrer les artistes !

Si l’Église offre un « espace propice » aux performances artistiques, c’est plus par l’esprit qui anime les lieux que ses hauts plafonds. La gageure, c’est d’offrir aux artistes, une vision ouverte, accueillante et moderne de l’Église. Or, cela commence par changer les perceptions. «Les Québécois, entre 40 et 60 ans, ont en mémoire de discuter de la nouvelle culture québécoise sur le perron de l’Église pendant que leur grand-mère était à l’intérieur». Graham Singh déplore cette image d’une Église enfermée sur ses préjugés et balisée par le poids des hiérarchies sociales. En invitant les artistes à réinvestir ce lieu sacré, il désire ardemment renouer avec la longue tradition ecclésiastique alliant art et spiritualité. Il cite les œuvres d’art sublimes à la base de la théologie chrétienne dans tous les domaines: musique, tapisseries, peintures, sculptures… Un modèle du genre : le Temple de Salomon, également connu comme le premier temple de Jérusalem, où 20 000 musiciens étaient employés à temps plein. «C’était la maison de Dieu créée par des créatifs et remplis d’artistes. Quand on parle de l’Église catholique orthodoxe d’Europe, on parle des plus beaux bâtiments d’une ville. Aujourd’hui, on veut reconstruire et reremplir ces bâtiments avec les meilleurs artistes d’aujourd’hui. Cela fait partie de notre mission».

Les parcours Alpha

Une autre mission qui lui tient à cœur: faire de l’Église un espace de dialogue pour tous. Ainsi, l’église St Jax multiplie les initiatives pour créer ces rencontres où les langues se délient, les inquiétudes et les questionnements s’expriment. «Les gens ont peu d’espaces pour parler. S’ils ont perdu un enfant de maladie, les amis les incitent à aller de l’avant. Ils ont besoin d’un lieu pour exprimer leur colère envers Dieu… Ils veulent pouvoir poser leurs questions. Comment le créateur peut accepter cela ?» observe Graham Singh. À cette fin, l’église St Jax offre le Parcours Alpha, initié par le révérend Nicky Gumbel de l’Église Holy Trinity Brompton de Londres, et proposé dans plus de 165 pays. Destiné à favoriser les échanges, le Parcours Alpha aborde tous les sujets clé du christianisme, tels que compris par toutes les confessions partout au monde…et invite la discussion libre. Ces soirées intitulées “Vivre la plus grande aventure” sont une invitation multiconfessionnelle à aborder le sens de la vie sur une période de 10 semaines. Autre préoccupation actuelle: comment se construit une relation amoureuse à l’heure du “dating” éphémère encouragé par des applications comme Tinder? «Les gens ont peu d’enseignement sur les relations à long terme. Beaucoup ne savent pas comment construire et consolider une relation amoureuse» observe-t-il. Le cours “Date Night” enseigne aux couples mariés ou non, les moyens de renforcer les liens de l’amour et faire durer leur couple, au cours de 7 dîners aux chandelles. Encore un autre pas vers l’autre…


À PROPOS DE L’ÉGLISE ST JAX

L’Église St Jax est une communauté bilingue et multi-ethnique au coeur de Montréal qui cherche à réinventer la vie chrétienne moderne pour le Québec. Le bâtiment de St Jax est aussi un centre communautaire, accessible aux OBNL séculiers, souhaitant partager ces espaces.

QUELQUES MOTS SUR GRAHAM SINGH

Le révérend Graham Singh est diplômé du prestigieux London School of Economics en diplomatie et de l’Université de Cambridge en théologie. Il travaillait en marketing à Londres avant de découvrir la foi en Jésus et devenir pasteur dans l’Église anglicane. Il est aussi PDG de la Fondation des Centres Trinité, créée pour connecter le monde d’investissement d’impact avec les projets de conversion des bâtiments de l’Église en centres communautaires.